AU COEUR DU SILENCE

« Le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental. »
Patañjali, Yoga Sūtra I.2

 

Il existe des phrases qui tracent une voie entière. Celle-ci, posée il y a plus de deux millénaires par le sage Patañjali, nous offre le cadre philosophique et spirituel du yoga : une pratique qui, bien avant d’être corporelle, est une voie d’intériorisation. Au cœur de cette voie se trouve la méditation.

Et pourtant… tôt ce matin, assise sur mon coussin, enveloppée dans le silence de ma maison endormie, j’ai senti à quel point cette voie peut sembler difficile.

Avant même d’avoir posé mes mains sur mes genoux, mon mental s’était déjà levé, agité, bavard, bondissant comme un singe excité.

 

Nous vivons dans une société où le mouvement permanent est devenu la norme. Nos journées sont rythmées par une succession de stimulations, de décisions, de micro-stress. Quand nous nous asseyons pour méditer, ce n’est pas un vide apaisant qui nous accueille : c’est tout l’accumulation de notre monde intérieur, nos pensées en attente, nos émotions retenues, les phrases laissées en suspens.

Le yoga le savait déjà : « L’esprit est instable, turbulent, puissant, obstiné… Je pense qu’il est aussi difficile à maîtriser que le vent. » (Bhagavad-Gītā VI.34)

Cette reconnaissance nous rappelle que la difficulté n’est pas un échec ; elle est la condition même de la pratique. Quand on se pose en silence, ce n’est pas la paix qu’on rencontre d'abord, mais la vérité de notre agitation. Et cela peut surprendre parfois décourager Pourtant, c’est précisément dans ce passage que réside la puissance de la méditation : apprendre à devenir témoin.

 

Le yoga ne demande pas d’arrêter de penser, il nous invite à modifier notre place dans l’expérience. 

Méditer, c’est déplacer notre conscience du front de scène vers les coulisses. Alors que le mental danse, commente, s’agite, le méditant apprend à se tenir un pas en arrière : voir la pensée naître, la traverser, puis disparaître, sans s’y attacher, sans la poursuivre, sans lui donner de rôle principal. C’est un entraînement. Ce n’est pas naturel. Et c’est souvent inconfortable. Mais c’est le cœur du yoga.

Les premières minutes de méditation sont souvent les plus agitées. Les traditions yogiques évoquent la notion de vrtti, les ondulations du mental. Lorsque l’on s’assoit, toutes ces ondulations, auparavant masquées par l’activité, deviennent soudain visibles. Ce n’est pas que la méditation crée l’agitation : elle la révèle. Ce moment de confusion intérieure n’est pas un problème à résoudre mais un passage nécessaire.

La clé réside dans la répétition, la patience, la persévérance. Rester assis, même cinq minutes. Rester avec soi-même. Rester dans la tempête jusqu’à ce que la mer intérieure commence doucement à se déposer. Avec le temps, quelque chose change. Les pensées ne disparaissent pas — elles cessent simplement d’être des tyrans, le mental devient un compagnon plutôt qu’un maître et l’espace intérieur commence à s’élargir.

Dans la tradition, les postures (āsana) et les respirations (prānāyāma) ne sont pas une fin en soi : elles préparent le terrain. Elles assouplissent, ouvrent, nourrissent la stabilité, rendent possible une assise confortable et durable. La méditation est l’espace où tout converge. Elle n’est pas seulement une technique : c’est une manière d’habiter sa propre présence, une discipline qui transforme en profondeur la relation que nous avons à notre mental, à nos émotions, à notre vie.

 

Ce matin, face à mon poêle, j’avais un singe dans la tête qui dansait la java. Mais quelques minutes plus tard, quelque chose en moi s’est déposé. Pas parce que le mental s’est tu, mais parce que j’ai cessé de me battre avec lui.

C’est cela, méditer : se tenir au centre sans chercher à contrôler le vent.